Coupes budgétaires, réduction des effectifs, pénurie de
matériel... De l'aveu même de ses responsables, l'armée française
n'aura bientôt plus les moyens de mener à bien les missions qui lui sont
confiées. Tandis que la course aux armements fait rage en Asie et
ailleurs.
C'est l'amiral Édouard Guillaud, chef d'état-major des armées, qui
le dit. L'heure est venue de se poser une bonne fois la question (et
non de l'éluder comme c'est le cas depuis si longtemps) : « Quel rôle
l'armée française doit-elle jouer sur la scène internationale ? »
Autrement dit : que veut-on faire d'elle ? Oh ! certes, elle a conservé
un peu de son prestige et beaucoup de sa réputation, elle peut même
s'enorgueillir de récents succès comme en
Côte d'Ivoire ou en
Libye,
mais elle est malade. Son bilan est flatteur, trop peut-être, estime un
rapport parlementaire publié en juillet, mais elle donne « une
impression de désorganisation généralisée ». Elle souffrirait du
« syndrome du paraître », sorte « d'effet Potemkine »* masquant le fait
que « [son] dispositif est au bord de la rupture ». « Jusqu'ici, tout va
bien, mais on sent que la chute approche », confirme un spécialiste.
Depuis que son budget a été réduit, elle a perdu du poids, beaucoup
de poids, vit de bric et de broc, peine à changer sa garde-robe, se voit
contrainte d'abandonner des résidences secondaires à l'étranger et de
vendre (parfois de brader) quelques murs ici ou là. Comme un ado qui
n'aurait pas d'iPod, elle semble incapable de s'offrir les dernières
nouveautés à la mode. Sait-on qu'elle n'a toujours pas de drone digne de
ce nom ? La honte ! Si elle prend soin de garder la tête haute en toute
circonstance, elle fait de moins en moins la fière quand elle croise
ses rivales des pays émergents, chinoise ou indienne.
L'heure est grave, donc, parce que la crise impose de faire des
économies. Et que la gauche, qui n'a jamais fait preuve d'un militarisme
échevelé, est revenue aux affaires. Bien sûr, le président
François Hollande
s'efforce de rassurer l'état-major en indiquant que l'armée ne sera pas
une variable d'ajustement (de fait, le budget de la Défense devrait
rester stable en 2013), mais il n'empêche : dans les casernes comme au
sein du lobby promilitaire, on s'inquiète. « Des sacrifices, on en a
déjà trop fait, déplore un officier en poste à l'étranger [qui requiert
l'anonymat]. On est au bord du gouffre, obligés de bricoler en
permanence. Ce qu'on nous demande n'est pas en adéquation avec les
moyens qu'on nous accorde. »
Pagaille
En trente ans, la part du PIB consacrée à la défense a été divisée
par deux. Au cours de la même période, l'armée n'a cessé de se
réorganiser, souvent à marche forcée et au prix d'une belle pagaille
- en 2008 notamment. « Depuis des décennies, on assiste à un transfert
budgétaire massif des domaines régaliens vers le social, ce n'est plus
tenable », souligne Étienne de Durand, de l'Institut français des
relations internationales (Ifri), un think-tank dont le siège est à
Paris.
Le 11 juillet, le général Bertrand Ract-Madoux, chef d'état-major de
l'armée de terre, confiait à des journalistes : « Nous agissons sous
contrainte budgétaire depuis des années, mais là nous arrivons à un
plancher. » Le même jour, devant les députés, l'amiral Guillaud disait à
peu près la même chose : « La France dispose d'une belle armée. Mais
cet outil présente des fragilités qui, dans le contexte économique et
financier que nous connaissons, pourraient sous peu affecter sa
cohérence. »
Le constat est alarmant. Certes, a précisé le général, l'armée
française est « réactive », « polyvalente » et « endurante ». Certes,
elle offre « un rapport qualité-prix exceptionnel », si on la compare
notamment avec l'armée britannique. Mais on lui en demande trop.
« Certaines capacités nous font défaut, d'autres sont insuffisantes. »
Le général songe évidemment à l'absence de drones, mais aussi à
l'incapacité où se trouve l'armée française d'annihiler les défenses
antiaériennes ennemies, et même à sa puissance de feu somme toute
limitée, comme l'a démontré la récente campagne libyenne, au cours de
laquelle le renfort américain a été nécessaire. Par ailleurs, une grande
partie du matériel est obsolète. Quant au moral des troupes, il est
« au seuil d'alerte ».
Précarisation
Dans les casernes, on sourit - jaune - de ce paradoxe : la plupart
des soldats sont plus jeunes que les véhicules qu'ils pilotent. « Nos
ravitailleurs ont cinquante ans, nos tanks, bientôt quarante », souligne
un sous-officier de l'armée de terre. Un autre, dans l'armée de l'air
depuis dix ans, reconnaît le malaise : « Certains parlent de
précarisation, c'est peut-être un peu fort, mais il y a du vrai. »
Les missions opérationnelles durent de plus en plus longtemps
(souvent six mois), ce qui ne favorise pas la vie de famille. Les
privilèges dont jouissait la profession sont rognés au fil du temps. Et
au front, le matériel fait trop souvent défaut. « Pour réparer un
véhicule, on prend une pièce d'un autre véhicule », déplore notre
sous-officier. On aboutit ainsi à des épisodes - comiques pour les
observateurs, déshonorants pour les soldats - comme celui du Ponant, en
2008. Lancée après la prise d'otages de ce voilier français au large de
la
Somalie
en vue de libérer les 30 membres de l'équipage séquestrés par des
pirates, l'opération Thalathine accumula les déboires : problème
mécanique sur une frégate, avarie sur une autre, panne sur l'un des
moteurs d'un avion qui survolait la zone et fut contraint de se poser en
catastrophe au Yémen... Comme le dit l'amiral Guillaud : « Dans
l'ensemble, le personnel ressent une dégradation des conditions
d'exercice du métier. »
Fonte des effectifs
L'armée de terre dispose aujourd'hui de 7 000 poids lourds, contre 11
000 il y a dix ans, de 254 chars (contre 400), de 135 canons (contre
250) et de 330 hélicoptères (contre 600). Dans la marine, 19 bâtiments
ont été retirés du service actif au cours des trois dernières années, et
seuls 4 ont été remplacés. « La disponibilité du matériel est
insuffisante », affirme la Cour des comptes dans un rapport publié en
juillet. La France ne dispose en outre que d'un seul porte-avions, le
Charles-de-Gaulle, qui a été surutilisé ces deux dernières années sur
les fronts afghan et libyen, pendant que la Chine et l'Inde s'arment
sans compter.
Par ailleurs, les effectifs fondent à vue d'oeil. En 2015, au terme
de la réduction en cours, l'armée ne comptera plus que 225 000 hommes,
dont 100 000 pour l'armée de terre. Soit l'équivalent des personnels
réunis de la mairie de Paris et de la RATP. Ou des troupes de Louis XIV,
au XVIIe siècle...
« Le contrat de projection de 30 000 hommes [fixé par le Livre blanc
sur la défense et la sécurité nationale paru en 2008, NDLR] n'est pas
atteignable », admet l'amiral Guillaud. Et « l'ambition politique qui
nous a été fixée » par ce document « n'est plus tenable ». Bref, « la
France a des ambitions géopolitiques que son armée ne peut plus
assurer », confirme un officier. Le chef d'état-major réclame donc « des
budgets cohérents avec le rang que la France souhaite conserver en
matière de défense ». Car, dit-il, « nous n'avons pas le droit d'être
démunis ». Pas sûr qu'il soit entendu.
À la va-vite
Un nouveau Livre blanc doit être rédigé d'ici à la fin de l'année à
la demande de Hollande. Il devra redéfinir une nouvelle stratégie de
défense, qui elle-même devra tenir compte de la crise économique, des
révolutions dans le monde arabe (et de leurs conséquences, sahéliennes
notamment), ainsi que de la nouvelle stratégie américaine. Avec le
retrait de ses troupes d'Irak et d'Afghanistan, Washington se tourne de
plus en plus vers le Pacifique, ce qui oblige les Européens à repenser
leur rôle dans leur zone d'influence - notamment en Afrique, s'agissant
de la France.
Mais les observateurs doutent que ce nouveau document réponde aux
besoins des militaires. « Tout est fait à la va-vite », note l'un d'eux.
« Ce qu'il faudrait, c'est un vrai débat public sur le sujet, ajoute
Étienne de Durand. Il s'agit de savoir si les Français, comme d'autres
Européens, estiment pouvoir sortir de l'Histoire et acceptent de perdre
leur autonomie stratégique, donc une part fondamentale de leur
souveraineté. » Selon ce spécialiste, c'est déjà un peu le cas. Au cours
de la dernière décennie, rappelle-t-il, les budgets de la Défense des
pays européens ont augmenté de 1 %, celui de la Chine de 189 %.
Dans son rapport, la Cour des comptes indique que les dépenses
militaires mondiales ont augmenté de 50 % depuis dix ans. Pendant que le
monde s'arme, l'Europe désarme et ne consacre plus que 1,6 % de son PIB
à ses dépenses de défense (contre 5 % pour les États-Unis). « Si on ne
fait rien, c'en est fini de notre armée », s'alarme un spécialiste, qui
rappelle qu'il y a désormais plus de canons aux Invalides, le musée
militaire de Paris, que dans l'armée d'active. Tout un symbole.
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* Du nom d'un favori de l'impératrice Catherine II de Russie, qui,
chargé de coloniser l'Ukraine mais n'y parvenant pas, fit installer des
villages de carton-pâte le long de l'itinéraire que devait emprunter la
souveraine.